L’œuvre de Jean Portante connaît aujourd’hui un véritable tournant, dont témoignent la récente parution du roman L’Architecture des temps instables et celle, un peu moins récente, de la compilation en volume des poèmes des trente dernières années. Titré Le Travail de la baleine, il s’agit, au-delà d’un recueil anniversaire, d’un constat rétrospectif à la lumière du travail justement qui s’est opéré – parfois consciemment, parfois intuitivement – au fil des textes écrits et des livres publiés, de 1983 à 2013. Un travail de et sur la langue, que Portante s’approprie pour en faire une langue-baleine, animée par la métamorphose dont le cétacé est l’emblème : l’état d’un ni-ni (ni poisson, ni mammifère), d’un entre-deux qui caractérise la démarche de l’écrivain, à tous les niveaux. Car c’est bien un mouvement de transformation qui chez Jean Portante mobilise l’écriture, en quête d’un devenir encore en suspens et en même temps déjà nostalgique d’un passé, originel à de nombreux égards. De fait, le Travail de la baleine appelle le travail de la mémoire, aussi bien textuelle, notamment par l’allusion explicite faite au roman-phare Mrs Haroy ou la mémoire de la baleine, que personnelle, par le regard jeté en arrière sur trente ans de pratique poétique, au plus près de l’intime, aux confins de la langue maternelle (orale, italienne) et de la langue d’expression (écrite, française).

La première édition des Journées d’études sur la littérature luxembourgeoise à l’Université du Luxembourg abordera de fait l’œuvre de Jean Portante sous le prisme de la mémoire et ses corollaires – l’oubli et la trace, la fiction et l’histoire. Il s’agira d’une part de s’appuyer sur le premier pan de la carrière de l’écrivain que ponctue la parution du Travail de la baleine, tant du point de vue de la création poétique que de la création romanesque. Jean Portante ne se soucie d’ailleurs guère de frontières génériques au profit d’une pratique entièrement vouée à l’expressivité : un « Je veux dire » – pour reprendre le titre de l’un de ses recueils poétiques – qui tient tant de la volonté obstinée que du goût de la reformulation, de trouver le mot juste, à grands coups de néologismes forgés dans cette « étrange langue » qu’il a élue sienne. Voilà un aspect essentiel de « l’effaçonnement » qui caractérise si bien son écriture, tendue entre la disparition et la création : l’effacement d’une langue, d’une forme et le façonnement, à partir de là, d’un espace d’écriture à l’aune des contradictions et aspirations personnelles de l’écrivain.

Et c’est cet espace que l’écrivain envisage d’explorer maintenant que le travail de la baleine a été réalisé, que la prise de conscience a eu lieu sur ce qui anime si profondément sa pratique – la question de l’origine, identitaire et langagière. L’œuvre s’ouvre donc sur l’« après-baleine », comme il est annoncé dans la dernière partie du volume-somme au titre évocateur, éponyme d’un autre ouvrage poétique : « Après le tremblement ». Le tremblement de la terre de l’Aquila signifie le tremblement de la langue maternelle et donc le tremblement de ce poumon-témoin de la métamorphose de l’écrivain et de son écriture. De cette nouvelle étape rend compte à lui seul le titre du dernier roman : L’Architecture des temps instables, comme une volonté d’affirmation d’un moment de transition qu’il s’agira de saisir dans son acuité, à la fois poétique et sociétale.

Les journées d’étude s’attèleront de fait à signifier ce moment-charnière, en créant au sein même de l’œuvre un dialogue articulé sur trois axes liés au fondement mémoriel, originel de la démarche de Jean Portante :

  • la tension entre l’autobiographie et la fiction, d’où émerge une figure de l’auteur à l’identité nécessairement fuyante ;
  • la pratique de l’intertextualité et de l’étrange langue, qui forge la figure de l’écrivain et/ou du poète ;
  • le souci de l’histoire et de la société, qui fait de Jean Portante un témoin et acteur (homme de lettres, personnage public) de son époque.

 

Journées d'études Lux Lit Portante

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